Roman policier historique

Un cadavre à la consigne

Editions Ex-Aequo

 

 

Enquête policière sur fond historique, placée juste après l’hécatombe de la guerre qui a entraîné perte de repères et banalisation de la mort. Dans un style imagé non dépourvu d’humour, cette fiction inspirée d’un fait réel, fait prendre conscience de l’importance de l’être humain et de la nécessité de donner un sens à sa vie

 

Une disparition, un cadavre dans une malle. Dans un contexte patriarcal d’après-guerre , l’épouse d’un riche négociant, féministe engagée, est la coupable idéale. Mais est-ce aussi simple ?

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Un cadavre à la consigne

Policier historique

 

 

 

 

 ISBN : 978-2-37873-691-0

Collection : ROUGE

Issn : 2108-6273

Dépôt légal : Avril 2019

© 2019 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.

Toute modification interdite

 

Éditions Ex Æquo

6 rue des Sybilles

88370 Plombières Les Bains

 

www.editions-exaequo.com 

 

 

             La femme a le droit de monter à l’échafaud ; elle doit avoir le droit de monter à la tribune.

                                                                                                            Olympe de Gouges

 

 

***       

1

 

 

 

Alexandra Rostova est en nage. Elle étouffe, se réveille, regarde la pendule : c’est l’heure ! Depuis le départ (départ ou abandon ?) de son époux, elle fait régulièrement ce même cauchemar : longue et intense émotion… elle court se rafraîchir dans la salle de bain, s’enferme à clé… soudain des pas sourds dans la chambre… elle se cache derrière la baignoire… une cavalcade… Elle tremble, ses poils se hérissent… elle a froid… silence… Son cœur bat encore plus fort… elle attend… ses tempes s’affolent… les minutes semblent des heures… le silence pesant persiste… elle sort de sa cachette, pousse tout doucement la porte… personne, la voie est libre… la fenêtre est restée ouverte… elle doit la refermer. Sans bruit, sur la pointe de pieds, elle court la fermer, en rejoignant son lit, elle aperçoit un GISANT ! Elle se fige. Que fait cet homme couché à plat ventre par terre dans sa chambre ? Elle bloque sa respiration. Son cœur s’emballe. Il va sortir de sa poitrine, le bonhomme va l’entendre. Le corps ne bouge pas. Respire-t-il ? Elle s’en approche à pas de loup, il est MORT ! Sa respiration s’accélère… Qui est-ce ? Et Georges qui n’entre pas… Elle essaye de le retourner… Impossible… elle essaye encore… en vain… elle se réveille en nage…

Ce cauchemar récurrent l’inquiète. A-t-elle réellement trouvé un mort ? Ces pas ont-ils vraiment existé ? Elle se lève, va dans la salle de bain, passe de l’eau sur son visage, l’essuie, scrute son visage dans le miroir ovale, met en ordre ses sourcils, s’étire longuement et finit par imputer le mauvais rêve à ses lectures. Elle se recouche, prend le journal posé sur la table de nuit, parcours les titres… « Landru… encore ce tueur professionnel. On ne peut plus ouvrir un journal sans qu’il fasse la une. Plaint-on les victimes ? Non ! Elles sont à peine nommées. Des inexistantes, leur mort semble anecdotique. Pourtant, que serait-il advenu de la France si les femmes n’avaient pas été là pendant la guerre ? Énervée, elle tourne rapidement les pages. Une photo de son couple l’arrête. Quoi ? Georges Rostova, l’élégant directeur aurait disparu… d’après la rumeur publique, sa femme pourrait en être la responsable… » Yeux écarquillés, elle reste sans voix. Puis, dans un accès de rage un cri rauque sort enfin de sa gorge, elle froisse énergiquement la feuille, la jette par terre, la piétine avec hargne.

— Il aurait disparu et je l’aurais tué ? C’est du n’importe quoi ! Messieurs les journalistes, il faudrait vérifier vos dires ! En ce moment, Monsieur Rostova Georges doit être dans les bras de Morphée ou dans ceux de sa belle-de-nuit quelque part en France ou au Mexique. Je le déteste ! Il n’est jamais là lorsque j’ai besoin de lui.

Une envie folle de manger la submerge. Elle fouille les placards de la cuisine et de la réserve. Il ne reste pas grandchose. Rien d’étonnant à cela, Georges ne subvenant plus de façon régulière aux dépenses quotidiennes, l’épicier du coin hésite à leur faire crédit. « Quelle honte ! Avoir été obligée d’emprunter une grosse somme à Félicien pour pouvoir aller au Mexique ! Être tombée si bas… si mon premier mari voyait cela ! Bon, les jérémiades seront pour plus tard, pour l’instant ce bocal de pâté fera l’affaire. »

— Heureusement, dit-elle la bouche pleine, il ne reste plus qu’une semaine avant notre départ. Georges sera-t-il de retour ? Peu importe, il n’est qu’un époux. Alexandra Rostova, tu es mère avant tout et Marguerite ta seconde fille, réclame ton aide… Pauvre petite chérie, son mari malade, elle a du mal à s’occuper de son fils et du grand magasin. Ma petite chérie, bientôt nous serons réunies…

En imaginant la tête de Georges devant l’ardoise qu’il devra régler, elle ne peut s’empêcher de rire.

— Cette fois, l’ami, ce sera toi l’abandonné ! 

Malgré le pain rassis, le pâté accompagné d’une gorgée de vin rouge bu au goulot la réconforte. Retournant se coucher, elle marche avec délectation sur le journal, le déchire en mille morceaux et tels des confettis, les lance en l’air.

— Georges l’hidalgo, tu m’as trompée au sens propre et figuré du terme. Le séducteur du Mexique, gentil mari et papa adoptif admirable pour mes filles, s’est vite transformé en monstre, en arrivant en France. Tu as dilapidé mon héritage, la dote de mes filles, mais en hypocrite pervers que tu es, tu te débrouilles toujours pour tirer la couverture à toi… Tu es trop fort pour moi, je te quitte. Je n’aurais jamais dû t’épouser.

Le portrait prônant sur la table de chevet, lancé avec force contre le mur ne résiste pas au choc, des éclats de verre éclaboussent le parquet.

 

Le crissement des rideaux de la fenêtre la réveille, le soleil l’éblouit.

— Ho, la, la ! chantonne Maria-Louisa en sautant sur le lit, t’as encore hurlé cette nuit et tu t’es levée pour manger ! Tu n’es pas raisonnable… et tous ces verres partout… Que s’est-il passé ? Le monstre est-il revenu ? Non, non, il n’y a que moi à côté de toi.

Honteuse, la mère tire le drap sur son visage, MariaLouisa se jette sur elle, la chatouille. Elles rient de bon cœur. Puis, faisant asseoir sa maman, la fille pose le plateau du petit déjeuner sur ses genoux et partage le même bol de café. Une bouffée de bien-être envahit la mère qui ne peut s’empêcher de serrer son aînée contre sa poitrine.

— Ma chérie, personne ne te fera jamais plus de mal. Je te protégerai toujours. Je te le promets.

Caressant tendrement l’abondante chevelure brune, la mère entend les sanglots muets de sa fille…

             

 

 

***

2

 

 

 

En ce matin d’août, les volets fermés aux trois quarts pour filtrer la lumière et éviter que la chaleur ne pénètre dans la pièce, le commissaire aux délégations judiciaires, Raphaël Tanguy, grand, regard perçant, moustache épaisse, lisse son bouc poivre et sel en observant son bureau. Après une semaine passée dans le sud de la France, il est heureux de reprendre le collier.

Bien que les inspecteurs Pendu et Belorgane aient résumé les quelques affaires traitées pendant son absence, il est déçu de n’apercevoir que peu de chemises sur la table. Comme à l’accoutumée, il commande un café, s’installe confortablement dans son fauteuil et prend connaissance du premier dossier posé sur la petite pile des chemises à consulter. Il feuillette rapidement « l’Affaire Rostova » comportant photos, textes et coupures de journaux.

— Voyons de quoi s’agit-il ? Attroupement au square La bruyère au niveau de l’habitation du couple mythique Rostova et trouble de l’ordre public…

Il commence par les écrits, s’insurge contre les textesragots.

— Le bonhomme aurait disparu et on accuse déjà la femme ? C’est quoi cette histoire ?

Il poursuit la lecture des documents collectés par ses deux acolytes.

— Indiscrets et indiscrètes, murmure-t-il excédé, s’intéressent à ce couple qui focalise une certaine presse qui, sans nuance, confectionne des couronnes de louanges au mari franco-mexicain, riche entrepreneur, commerçant avec les Russes, Américains, Mexicains et des tresses de cactus aux piquants bien acérés à l’épouse féministe, faisant salon dans un quartier très calme de Paris…

Les photos le font sourire. Monsieur Georges Rostova, un peu ventru à la moustache accrocheuse, vêtu de façon confortable, représente l’homme idéal de ce début de siècle ; madame Alexandra R., grande bourgeoise modern style, a l’allure assurée de la journaliste et écrivaine engagée qu’elle est, souvent photographiée aux côtés de son pseudo hidalgo, attise sans doute l’imagination des veuves en mal de maris. Elle doit être enviée, mais son regard triste est là pour rassurer ceux qui craignent l’arrivée en masse des garçonnes.

— Eh oui ! L’après-guerre est difficile, les gens ont besoin de rêver, dit-il en prenant quelques notes, leurs feuilles de chou doivent se vendre comme des p’tits pains !

Cependant, l’inégalité de traitement du couple indispose le commissaire qui milite discrètement pour l’égalité hommesfemmes. Pourquoi tant de méchanceté et de hargne contre cette dame ? Serait-elle un monstre ou ferait-elle peur par ses côtés femme libre, faisant fi des conventions sociales ? La guerre aurait dû secouer les mentalités, mais force est de constater qu’il y a des réfractaires à toute évolution.

Des gouttes de sueur perlent sur son front.

— Cette veste, grommelle-t-il épongeant son visage, est bien trop chaude pour la saison, demain je mettrai un costume de toile. 

 L’air marin lui fait défaut, il se lève, glisse une feuille blanche dans un dossier posé sur la table du fond, revient lentement à sa place, range la gomme dans le plumier de son enfance, essuie consciencieusement l’encre de sa plume pour éviter qu’elle ne sèche, puis avec précaution, range le porteplume dans sa boîte en frôlant sa pipe au passage. De retour à son bureau, il revient sur le dossier Rostova, retire la photo d’un groupe de féministes brûlant le Code civil sur la place de la République. Muni d’une loupe, il reconnaît la charmante journaliste.

— Bravo ! dit-il avec admiration. Une femme engagée qui passe à l’acte… mais… elle semble jeune, c’était bien avant la guerre.

Il se souvient de cet événement, les manifestantes avaient attiré les journalistes pour faire valoir leurs revendications. « Il est vrai qu’avec la tendance nataliste actuelle le statut des femmes est en pleine régression. La loi de juillet interdisant contraception et avortement, n’arrange rien. La guerre n’a été qu’une parenthèse d’indépendance pour elles. La paix revenue, elles restent toujours soumises à l’autorité maritale pour tous les actes de la vie civile : elles n’exercent aucune puissance maternelle sur leurs enfants et n’ont aucun regard sur les biens familiaux. Les chefs de famille peuvent tout dilapider impunément. Une femme ne peut devenir un être autonome. Le féminisme revendiqué par les suffragettes est de plus en plus mal accepté. Seul un féminisme familial et maternel est bien vu aujourd’hui… »

Bayard depuis son enfance, il n’accepte pas l’injustice. D’ailleurs, il a choisi ce métier pour être à la recherche de la vérité ou du moins à la recherche de preuves pour établir une vérité, favoriser un jugement équitable et l’obtention d’une juste punition. Il remet la photo à sa place, range la chemise.

— Il n’y a là que ragots et fantaisies journalistiques ! Pas de plaintes, pas de preuves. Rien qui vaille la peine pour un policier et encore moins pour un commissaire. 

Sans pouvoir fumer, ces minutes de flottement l’irritent et le fatiguent. Il reprend sa pipe, la cure avec soin, la bourre par automatisme. Onze heures vingt, il hésite, dans peu de temps il mangera du bœuf carotte. Il ne veut pas dénaturer, le goût de cet excellent mets avec le tabac…

— Pourtant, bougonne-t-il en allumant machinalement la pipe, le bonhomme n’a pas toujours fait preuve de grande élégance envers ses maîtresses… Selon les dires, il aurait disparu depuis environ onze jours... Disparu ? Pourquoi disparu ? Ne serait-il pas plutôt en vadrouille avec une gourgandine ? Pourquoi personne ne pense à une fugue ou à un accident ? Disparu ! Il n’y a aucune preuve de sa disparition et certains accusent déjà sa femme de l’avoir tué.

D’un geste brusque, il reprend la chemise « Rostova », s’attarde sur le portrait de la dame en s’amusant avec l’embout d’ébonite brunâtre puis, feuillette une nouvelle fois la liasse de pages en tirant avec délice une bouffée de fumée… 

— Le mari aurait disparu, marmonne-t-il en posant sa pipe, mais pourquoi l’épouse, journaliste, et le frère, homme politique, ne réagissent-ils pas ? Étonnant. Tout cela n’est donc que sornettes et histoires à dormir debout. Mais il n’y a jamais de fumée sans feu ! Cependant, de nombreuses hypothèses peuvent être émises : monsieur Rostova a réellement disparu et nous retrouverons son cadavre quelque part dans la nature ; le Rostova en question, grand négociant, reviendra les poches pleines de roubles ou de dollars passés à la sauvette. La réalité humaine peut-être de grande noirceur…

Il en sait long là-dessus. Pestant contre tous ces on anonymes qui attaquent, critiquent, éreintent une femme transgressive et sonnent l’hallali, sans jamais se mouiller, il a besoin de fumer. 

— Des lâches, des infâmes ! Sans plainte officielle, la police ne peut rien faire. Impossible de lancer une quelconque investigation et donc d’approcher ce couple mythique que l’on dit avant-gardiste.

Il inspire profondément, regarde l’heure sur l’horloge murale : 12 h 10. Pause chez Philistin pour la daube ! Enfin quelque chose d’agréable.

Ernest Blondin, le juge d’instruction du quai, ami d’enfance, doit être déjà installé à l’attendre. Le bœuf-carottes au vin rouge, préparé par le chef est un régal. À ne pas manquer. Il doit filer rapidement.

En passant devant le bureau d’accueil du commissariat, il est interpellé. Un chauffeur de taxi demande à le voir. Tanguy hésite, le bœuf-carotte n’attend pas.

— Monsieur le commissaire, c’est au sujet de mon patron… Enfin… Heu… de monsieur Rostova que je considère comme mon patron.

— De qui, dites-vous ?

— Monsieur Rostova, le directeur de l’agence pétrolière située rue Chaptal. Il a disparu. Je voudrais porter plainte contre X pour lancer des recherches.

— Suivez-moi.

Installé devant son bureau, le commissaire plein de bienveillance prend son temps pour sortir ses affaires. Le chauffeur de taxi note chaque geste. Il les refera le moment voulu, devant son voisin qui le nargue parce que lui travaille à la poste.

— Donc ? demande Tanguy.

— Le vendredi 30 juillet au soir, j’ai déposé mon client devant chez lui, au square La Bruyère. Avant de sortir du véhicule, il m’a donné rendez-vous pour le lendemain 8 heures. Je devais l’emmener boulevard Voltaire où il devait rencontrer des hommes d’affaires. Il a beaucoup insisté pour que je ne sois pas en retard. Son rendez-vous était très important. Et, il m’a fait faux bond. Pas content, je me suis rendu au lieu où je devais le conduire. « Monsieur Rostova n’est pas venu » m’a-t-on répondu. Étonné, je suis allé chez lui. Son épouse m’a ouvert. Son mari avait quitté la ville de toute urgence. Elle a précisé qu’il ne reviendrait que plus tard. Quand ? Elle ne pouvait pas le dire. Elle-même devait quitter Paris. Il y avait une chapelière à l’entrée, je lui ai proposé de l’accompagner à la gare du Nord, parce que c’est là qu’elle devait prendre le train. Elle a refusé d’un drôle d’air. Tout cela m’a semblé d’autant plus louche que je la sais violente, jalouse… vous savez, son mari raconte sa vie dans la voiture. Pensez ! Elle a déjà essayé d’étrangler son homme. Voilà monsieur le commissaire. La disparition soudaine de monsieur me semble anormale. Je signe où ma déclaration ?

Tanguy regarde l’heure. Son ami a dû partir, le bœufcarottes sera pour une prochaine fois. Aujourd’hui, il se contentera d’un café et de la brioche mise ce matin dans son sac par sa femme. Il continue à interroger le chauffeur de taxi. Ces déclarations corroborent les ragots enfermés dans le tiroir.

« Enfin, nous allons pouvoir agir », se réjouit-il en silence.  

 

 

***

3

 

 

 

Le plaignant à peine sorti, le commissaire convoque ses collaborateurs dans son bureau. Il les informe de l’enquête à mener et présente rapidement le plan d’action qu’il vient de concevoir :

— Nous verrons d’abord le personnel de Monsieur. Nous devons tout remettre en question et surtout collecter les preuves de tout ce qu’on nous avance. Nous interrogerons tout le monde. Ils peuvent se contredire. Après cette visite, nous irons au domicile des Rostova, Madame devrait y être. Nous entendrons certainement, un autre son de cloche. À nous de séparer le vrai du faux… Belorgane, tu t’occuperas des finances de l’entreprise et voir si le sieur Rostova n’a pas fait des retraits à la banque après le 30 juillet. Toi Pendu, tu enquêteras sur la moralité du couple et bien sûr, il faudra envoyer quelqu’un faire le tour des hôpitaux…

— Vous croyez qu’il a réellement disparu de la circulation ? Il est peut-être parti refaire sa vie ailleurs ?

— C’est à nous de trouver les indices pour montrer quoi que ce soit. Il y a une plainte, nous devons la prendre en considération et agir sans plus attendre.

Aussitôt dit, aussitôt mis en pratique. Les voilà en route pour une visite des locaux et une interrogation du personnel du riche négociant.

 

L’agence de monsieur Rostova se situe dans un appartement huppé. Le large escalier de marbre blanc recouvert d’un long tapis rouge retenu par des baguettes en cuivre jaune et bordé par une rampe travaillée, en fer forgé, impressionne les policiers. Ils se regardent et savent que ces abords à haut standing pèseront sur le ton des entretiens. Tout sera feutré, à demi-mot avec des allusions, sans doute, agrémentées de réticences, d’oublis, pour ne pas parler de cachotteries ou de secrets.

— Sûr, lance Belorgane, dans les négociations d’importexport, on ne doit pas tout noter. La transparence dans ce genre d’affaires…

— Attention, recommande le commissaire, il nous faudra être discrets, nous ne sommes ni de la finance ni de l’espionnage, y a des spécialistes pour ça. Nous, on cherche à savoir si le bonhomme a disparu ou pas. Tout ce qui pourrait nous mettre sur cette voie est à retenir.

Tanguy se retourne pour obtenir le silence avant de tirer sur la chevillette. La secrétaire accueille les visiteurs avec déférence.

— Monsieur est absent pour le moment, mais le directeur adjoint est dans son bureau. Qui dois-je annoncer ?

Les policiers se présentent. Pâlissant, la demoiselle les conduit dans le bureau du fond et les introduit sans cérémonie.

— Monsieur Barnoin, le commissaire et deux inspecteurs sont là.

Nullement surpris, le directeur adjoint demande des nouvelles de son patron. Justement, ils sont là pour en avoir.

— Depuis le vendredi 30 juillet, notre patron n’a donné aucun signe de vie. Nous avons été étonnés qu’il ne soit pas au rendez-vous. Cette rencontre était très importante pour nous. Nous sommes dans l’import-export. Lorsque des huiles se déplacent, nous faisons tout pour bien les recevoir. Et là… J’ai dû le remplacer au dernier moment.

La secrétaire entre avec deux cafés et des documents à faire signer.

Tanguy en profite pour observer l’ameublement, moderne, confortable, efficace. Rien à voir avec son bureau qui aurait besoin d’un bon coup de peinture.

— Certes, reprend le directeur adjoint, monsieur Rostova est souvent parti. France, Europe, Russie, États-Unis et bien sûr Mexique. D’habitude, lorsqu’il est en voyage d’affaires, il me tient au courant de ses démarches. Cette fois je n’ai rien eu.

C’est le silence, le grand silence. Nous nous sommes donc inquiétés auprès de son épouse. Elle ne semblait nullement alarmée et nous présenta un billet signé par monsieur : parti, précipitamment pour Nancy, il la priait de lui envoyer des documents importants dans une malle. Il s’agirait d’espionnage et donc de mise à l’abri.

— D’espionnage ?

— C’est ce qu’elle dit, pour expliquer le départ précipité de son époux. Vous savez, monsieur le commissaire, une femme bafouée cherche n’importe quelle excuse pour ne pas être ridicule… Monsieur n’est pas un espion. Je peux l’affirmer.

Tanguy ne quitte pas des yeux son interlocuteur. Le petit sourire en coin, suivi d’un long silence pour finalement se décider à lancer « j’affirme aussi avoir lu le mot présenté par madame », le laisse perplexe. Tout en tirant sur sa pipe, Tanguy analyse la situation… le directeur adjoint se méfie de l’épouse du patron… c’est une évidence et mets en doute le billet qu’elle a brandi pour expliquer l’absence du mari. Cet homme ne croit pas à un départ précipité. « Monsieur Rostova m’aurait mis au courant, a-t-il précisé. Il me fait confiance, nous travaillons main dans la main. » Tanguy manipule sa pipe, cela l’aide à réfléchir. Le patron lui faisait-il vraiment confiance ? Parfois les subordonnés se font beaucoup d’illusions et interprètent de manière erronée de simples gestes diplomatiques.

Monsieur Barnoin en homme pressé et conscient de son importance le raccompagne d’un bon pas jusqu’à la porte de son bureau. Malgré le besoin d’en savoir un peu plus, le commissaire, qui ne peut plus insister, rappelle aux inspecteurs les recommandations de prudence du grand chef.

— Pour quel motif devrions-nous continuer à les interroger ? demande-t-il à Belorgane qui ne semble pas content d’abandonner l’interrogatoire.

— Vous savez patron, j’ai eu l’impression d’être dans une ruche sans reine. Ils semblaient tous déboussolés. C’était le moment de leur tirer les vers du nez.

— Tirer les vers du nez pour quoi ? demande Pendu. Pour eux, le patron est parti et n’a pas donné signe de vie depuis le 30 juillet. Ils voudraient avoir de ses nouvelles.

Franchissant la porte, après avoir remercié la secrétaire qui les avait pris en charge, Tanguy et les inspecteurs échangent un sourire convenu. Le gérant leur a paru prudent, ménageant chou et chèvre, mais peu convaincu par les propos tenus par madame Rostova.

— Rien ne prouve que monsieur Rostova, homme important dans le milieu des finances, ait disparu, précise le commissaire pour atténuer la frustration de ses hommes. Un départ en voyage d’agrément sans son épouse est envisageable. Madame, journaliste connue, pourrait mal réagir si la police lui apprenait la chose. 

— Pourtant, tous les employés de monsieur Rostova semblent inquiets. Ils ont peur qu’il soit arrivé quelque chose à leur patron, déclare Pendu dans l’escalier.

— Ouais, poursuit Belorgane… Patron, vous trouvez normal qu’un homme d’affaires néglige une grande rentrée d’argent liquide ? Pour moi cela me paraît peu banal, pour ne pas dire anormal. Cette histoire sent le roussi, j’irai faire un tour à la banque…

Le silence pour seule réponse avant de reprendre la route pour le square La Bruyère, ne gêne pas les inspecteurs. Ils connaissent la discrétion de leur chef, surtout lorsqu’il s’agit d’une affaire en cours.

 

Pendu se gare près de la propriété où habitent les Rostova. La portière de l’immeuble, femme imposante et autoritaire, vient ouvrir le portillon, puis, sans se faire prier, les conduit jusqu’à la conciergerie. Subodorant le rôle qu’elle pourrait jouer dans cette histoire et la place qu’elle pourrait prendre dans l’immeuble et peut-être même dans le quartier, elle les installe confortablement. Elle décide de raconter tout ce qu’elle sait.

— Monsieur Rostova est un grand monsieur, ajoute la concierge, vous savez. Il est directeur propriétaire à Paris et au Mexique ! Je peux vous dire, mon bon Monsieur, qu’il n’était pas toujours à la fête lorsqu’il rentrait… tard d’ailleurs… Toujours après les réunions et coteries littéraires, comme dit madame. Le mari n’y assistait jamais ! Vous trouvez ça normal ? Vous voulez savoir comment ça se passe d’habitude ? Et ben voilà monsieur le commissaire.

La femme abandonne sa chaise avec peine, se place face à eux et avec des gestes dénonçant ses origines latines, raconte : 

— Début d’après-midi, thé littéraire, lectures, chants, swing et danses à la mode ; fin d’après-midi, l’appartement se vide ; tard dans la nuit, le mari sentant la poul… heu, pardon, le patchouli, revient et les hostilités commencent avec cris et bastonnades à la clé. Les deux se frappent. Oui monsieur, les deux se frappent ! Et ça va fort, c’est moi qui vous le dis. Ça crie, ça pleure. Certains voisins rient le lendemain, mais d’autres se plaignent. Je ne sais plus quoi faire… C’est que les gens jasent par ici, et ils n’aiment pas les suffragettes, mon bon monsieur… Le mari est soi-disant parti. Je ne le crois pas. Moi, je ne l’ai pas revu depuis le vendredi 30 juillet. Cela fait presque onze jours ! Bizarre, vous ne trouvez pas monsieur le commissaire ? Samedi, madame a chargé une malle bien lourde dans un taxi, et a donné la gare du Nord comme adresse. Pour l’emmener à Montmorency, là où ils passent les vacances ? Je ne sais pas. Ah ! Il se passe de drôles de choses dans cette propriété, mon bon monsieur, moi, je vous le dis !

Monsieur le commissaire, je veux bien vous accompagner jusqu’à la porte de madame, mais je les ai vues sortir avec chacune une valise à la main. Elles font des courses, en ce moment. Elles préparent leur voyage pour le Mexique.

— Elles ? interroge Pendu.

— Ben, la mère et la fille. Madame Alexandra Rostova, cinquante-deux ans, chut, elle dit en avoir que quarante-cinq. Mais moi, monsieur le commissaire, j’ai vu passer son acte de naissance et mon fils qui sait lire, me l’a dit ! Sa fille, MariaLouisa Duchemin est née il y a vingt ans d’un premier mariage. Vous savez mon bon monsieur, ces gens-là cumulent l’argent et les mariages. On divorce et on se remarie aussi vite. Avec des sous, on peut tout.

Elle se regarde dans le miroir, passe la main sur son visage, hausse les épaules et se retourne pour raccompagner les policiers. Les hommes de loi lui demandent de garder le plus grand silence au sujet de leur visite.

 

Les rapports établis, le commissaire lissant son bouc, repense aux diverses aberrations qui caractérisent cette histoire : un couple dénigré et pas de démentis ; une rumeur qui court et madame journaliste ne fait rien pour l’arrêter ? Et comment peut-on accuser son époux d’espionnage ?

L’accusation est grave. La chasse aux espions perdure depuis la fin de la guerre... « Non ! S’il avait été espion, on l’aurait déjà arrêté. » Il demandera à ses limiers de se pencher sur ce problème. L’anecdote de la malle pleine de documents l’amuse. C’est fou comme les gens peuvent prêter attention a des détails sans importance. « Finalement se demande-t-il en tirant sur sa pipe, cette malle existe-t-elle vraiment ? Si oui, où est-elle allée à Montmorency ou à Nancy ? A-t-elle été chargée gare du Nord ou gare de l’Est ? » Il reprend sa marche en souriant sur la futilité de certains.

 

 

***

4

 

 

 

Depuis l’arrivée des beaux jours, le commissaire fait une grande partie de ses trajets à pied. Il s’arrête pour rallumer sa pipe avant de reprendre sa marche. L’absence de Madame Rostova à son domicile l’a poursuivi toute la journée. Hasard ? Un voyage pour le Mexique ? Le mari était-il au courant ? Si oui, pourquoi n’a-t-il pas attendu le départ de l’épouse pour voyager ? A-t-il fugué ou …disparu pour l’éternité ? Si l’on s’en tient aux bruits et aux derniers témoignages, la disparition de Monsieur laisserait supposer une tragédie conjugale. À quoi faudrait-il attribuer l’absence de Madame, hier ? À la préparation de son voyage pour le Mexique ou à une fuite ?

Soudain, frappé par le calme contrastant avec le tumulte urbain qu’il vient juste de quitter, il constate avec surprise qu’il est au square La Bruyère. Il cherche des yeux la bâtisse Hausmann. Elle est là, faisant coin, flanquée de ses vieux arbres, avec son portillon blindé et son œil-de-bœuf. Il s’approche de l’immeuble. Jour de chance ! La portière qui accompagne un bonhomme le reconnaît. Il n’attendra pas.

— Elles sont là, monsieur le Commissaire, crie-t-elle en abandonnant au portail la personne qu’elle reconduit. Vous vous arrêterez bien à la conciergerie un petit moment ?

Et sans y être invitée, elle dévoile quelques secrets de la vie intime du couple. Rien de nouveau pour Tanguy. À croire que les potins partent d’ici. Puis, avec la satisfaction de quelqu’un qui a accompli son devoir de citoyenne, la commère mène le policier jusqu’à l’appartement de madame Rostova. D’un geste sec du menton, elle montre la porte et rebrousse chemin.

Tanguy observe la porte d’entrée en chêne massif, marteau en bronze astiqué, jardin attenant au logement indiqué, harmonieux et bien entretenu… Les propriétaires sont dans l’aisance et contrairement aux ragots, la maîtresse de maison ne semble pas négliger les abords de chez elle… mais, se demande-t-il, que va-t-il découvrir à l’intérieur ? Une déesse ou une sorcière ? Tout en se faisant cette réflexion, il frappe trois coups, se retourne et attend pipe à la main…

 

Assise à son bureau, madame Alexandra Rostova regarde par la fenêtre qui donne sur le jardinet et la porte d’entrée. La venue de la concierge attire son attention. Un homme fumant la pipe, imposant par sa stature et ses habits, l’accompagne. Qui est-ce ? Il ne ressemble à aucun des habitués de son salon littéraire. Un geste du menton et la pipelette se retire. Qu’est-

ce à dire ? Le bonhomme regarde de son côté, d’un mouvement rapide, elle se soustrait à sa vue. Elle s’installe rapidement dans le salon, attrape un tricot et cœur battant attend la sonnerie.

— Maria-Louisa ! Il faut aller ouvrir.

Sa fille, aux grands yeux noirs, coiffée d’une résille en perles, tenant négligemment un fume-cigarette, ouvre la porte.

 

En entrant, le visiteur balaye la pièce d’un seul regard puis satisfait, se dirige vers la maîtresse de maison.

— Monsieur ? demande élégamment Alexandra, je n’ai pas l’honneur de vous connaître.

— Commissaire Tanguy.

Subitement, elle manque d’air. Pour faire taire son angoisse, instinctivement elle appuie sur le creux de sa gorge. Elle reprend vite sa respiration et par réflexe conditionné agit en dame du monde.

— Un commissaire, ici, chez moi ? s’étonne-t-elle plaisamment, mais pourquoi ? Que se passe-t-il ? Notre bonne ayant dû partir de toute urgence, j’espère qu’il ne lui est rien arrivé de grave…

Le commissaire secoue la tête en signe de négation, elle poursuit avec grâce :

— C’est ma fille, Maria-Louisa, qui vous a reçu. Le commissaire s’intéresserait-il à mon salon ? Il est vrai que jeudi dernier nous avons reçu Rosemonde Gérard, l’épouse d’Edmond Rostand, auteur des Pipeaux.

Du coin de l’œil, elle guette la réaction du commissaire. Par une moue involontaire, Tanguy montre qu’il ignore tout de l’œuvre. Elle le reprend avec bienveillance :

— Mais si, vous connaissez.

Et désigne sa grosse médaille en or en lisant à haute voix :

— Aujourd’hui plus qu’hier et bien moins que demain. C’est tiré du poème « l’éternelle chanson  » extraite du recueil si magnifique ! Vous le connaissez, j’en suis sûre.

Avec naturel, elle poursuit :

— Et, comme chaque jour je t’aime davantage — (aujourd’hui plus qu’hier et bien moins que demain) —, qu’importeront alors les rides du visage — si les mêmes rosiers parfument le chemin. … C’est merveilleux, vous ne trouvez pas ? Nous avons passé un très, très riche après-midi… Serez-vous des nôtres, Commissaire, lors de notre prochaine manifestation ?

L’officier de police qui ne s’attendait pas à trouver un dragon de cette sorte reste bouche bée.

— Emportée par ma passion, continue l’hôtesse… Oh ! Un passage de Zadig écrit par Voltaire me traverse l’esprit. Permettez-moi de vous l’offrir.

Elle se lève encore une fois et déclame à la manière de Sarah Bernard : — On parla des passions. 

— Ah ! qu’elles sont funestes ! disait Zadig.  — Ce sont les vents qui enflent les voiles du vaisseau, repartit l’ermite : elles le submergent quelquefois ; mais sans elles, il ne pourrait voguer. 

Elle se rassoit, ravie comme une enfant qui vient de réciter une poésie à sa maman le jour de sa fête. Tanguy songeant aux petites traversées faites avec les pêcheurs sur l’étang ne peut s’empêcher de donner son sentiment :

— Pour que le vaisseau avance, il faut savoir maîtriser les vents et donc ses passions si l’on veut avancer sereinement dans la vie, n’est-ce pas ? Or d’après ce que j’ai compris…

Elle prend cette réplique pour un reproche et lui coupe la parole.

— Excusez-moi, l’enthousiasme me fait oublier mon devoir. Que prendrez-vous ? Chocolat, thé ? Boisson fraîche ? Je viens de recevoir des rahat-loukoums. Un trésor, par les temps qui courent. Monsieur le commissaire, avez-vous déjà goûté ces délices de la vie ? Ils viennent de Turquie.

— Un thé me suffira.

Très rapidement, la jeune fille revient avec un plateau portant thé et friandises rappelant les pâtes de fruits, mais différant par leur transparence, leur couleur pastel et le sucre poussière qui les recouvre. La pâte fondant en bouche, délivre un parfum délicat de pistache. 

— Tanguy, puis-je vous appeler ainsi ?

— Tanguy est mon nom, mon prénom est Raphaël.

Appelez-moi Commissaire.

— Alexandra et voilà ma fille Maria-Louisa. Raphaël, pouvez-vous me dire ce qui me vaut l’honneur de vous recevoir chez moi ?

— Madame, je suis commissaire et vous me voyez au regret de devoir jouer mon rôle d’enquêteur. Je dois vous interroger à propos de…

— Mais cher monsieur, vous me voyez enchantée de vous accueillir. L’hospitalité… Chateaubriand dans Mémoires d’outre-tombe, a écrit des principes que l’on oublie trop souvent…

— Ah, madame, vous m’éblouissez… qui êtes-vous au juste ? Une déesse cherchant à me séduire ? Pourquoi ? Je suis vieux, ne fais pas partie de votre monde. Encore une fois, je ne suis pas venu vous demander l’hospitalité, mais vous interroger.

— M’interroger ? À propos de quoi ?

— Sur la rumeur qui serpente dans la ville comme un fleuve...

— Êtes-vous poète, Raphaël ?

— Commissaire. En réalité chère madame, je fais une enquête à votre sujet.

Surprise, dans un geste délicieux, elle pose son index sur son sourcil, penche de façon subtile la tête vers la gauche et regard en coin, s’écrie :

— Une enquête ?

— Vous n’ignorez pas les bruits qui courent à votre encontre. Pour faire cesser le tohu-bohu, j’ai décidé de me renseigner.

— S’il fallait s’arrêter à tous les on-dit… L’envie est de ce monde, froufroute-t-elle… et lorsque les gens s’ennuient... Raphaël, connaissez-vous la définition de Baudelaire ? —… Dans la ménagerie infâme de nos vices, — il en est un de plus laid, plus méchant, plus immonde !  —Il ferait volontiers de la terre un débris — et dans un bâillement avalerait le monde : — C’est l’Ennui ! L’œil chargé d’un pleur involontaire — il rêve d’échafauds en fumant son houka. - Vous le connaissez, sans doute Raphaël, ce monstre délicat ?

— Commissaire, répond-il de façon sèche, appelez-moi Commissaire, s’il vous plaît !

Cette citation est de trop. Un commissaire ne s’ennuie jamais. S’il est là c’est pour rechercher la vérité. Qui est cette femme tant critiquée et haïe par de si nombreuses personnes ? Une charmeuse hypnotiseuse ? Un cobra, voilà sans doute ce qu’elle est. Et presque instantanément, l’homme de loi se transforme en charmeur de serpent. Réinstallé un peu moins confortablement, il fixe les yeux bleu pervenche, sourit à son tour et d’un ton suave commence son interrogatoire.

— Votre époux, monsieur Georges Rostova est au travail en ce moment ?

— Non, répond-elle en disparaissant dans le couloir.

Étonné par ce départ inattendu, le commissaire sent subitement l’intensité du regard de Maria-Louisa posé sur lui. Après avoir servi le thé, elle est restée à le fixer, lovée sur un sofa dans son coin semi-obscur. Regard andalou, sourire froid.

Drôle de fille ! Il essaye de la faire parler.

— Mademoiselle Maria-Louisa Duchemin, votre beaupère est parti depuis longtemps ?

Tanguy doit se contenter du sourire figé comme seule réponse. Il attend, observant autour de lui. Le temps commence à peser. Où est la maîtresse de maison ? Disparue ! « Puisque c’est ainsi, se dit-il hors de lui, je la convoquerai dans mon bureau. » Il s’apprête à partir lorsqu’il aperçoit la charmante écrivaine cueillant une rose dans son jardin, corbeille en osier et sécateur à la main. Hallucinant ! Ébahi, il la suit des yeux. Elle porte la rose à son nez puis d’un pas léger se dirige vers un autre rosier. Le commissaire n’en revient pas :

— Votre maman…

Sans répondre, Maria-Louisa sort en courant, embrasse sa maman, la prend par la main et la ramène avec tendresse dans le salon.

Interloqué, il les regarde mettre les roses dans le vase où il y a déjà des fleurs et reprendre leurs places comme si tout était normal. « À quoi jouent-elles ? ». La mère fredonne une chanson à la mode puis s’adresse à Tanguy avec douceur :

— Ma fille, grande timide, est musicienne. Ma chérie, ne voudrais-tu pas jouer quelque chose au piano ? Non. Bon, ce n’est pas son jour. Excusez-la... Heu… Ah oui… Raph… Raphaël… heu… voilà.

— Commissaire ! reprend le chef policier en se contenant, je suis commissaire, ne l’oubliez pas. Où se trouve, Monsieur votre mari ?

— Ah !

La jeune fille sort et revient aussitôt avec une feuille pliée en quatre qu’elle tend à sa mère.

— Oui…

Madame Rostova regarde le billet un instant puis le donne à Tanguy avec un immense sourire, comme si elle le lui offrait.

— Voilà, dit-elle, le billet envoyé par mon époux. Il coupe court à toutes les médisances. Lisez :

Je rentrerai ce soir à Montmorency ; je te demande de remettre au porteur de ce mot, le billet de la malle expédiée à Nancy.

Georges Rostova.

— Ce billet envoyé par la poste, date de… ?

        Muette,   cherchant    une    date    dans    sa    mémoire,

Mme Rostova reste prostrée un instant.

— Et il n’est pas rentré ? demande le commissaire pour la faire réagir.

— Non, soupire-t-elle. Voilà, il est parti. Ce qui devait arriver est arrivé… Sa maîtresse d’Evian, le pressait de la rejoindre.

Silence tremblant que nul n’ose interrompre… Le commissaire l’observe, regard vide, elle semble réellement ailleurs. « Qu’est-ce à dire ? » La mégère décrite par la rumeur, celle qui bat son mari, qui a même essayé de l’étrangler est loin de cette femme érudite, attachante par sa fragilité. Après un temps qui a semblé long à Tanguy, il constate le retour des yeux pétillants.

— Pardonnez-moi, madame, d’insister, reprend-il. Comment expliquez-vous le rendez-vous donné à son chauffeur de taxi pour le lendemain, samedi ?

— Le départ de mon époux a été précipité. Commissaire, le chauffeur de taxi a dit n’importe quoi. Georges, lui a-t-il seulement donné rendez-vous ? J’en doute. Il semblait inquiet ces jours-ci. Je dirai même qu’il se sentait traqué. Oui, c’est bien le terme : traqué.

— Votre mari n’a pas eu le temps de prévenir son personnel ?

— Mais ils ont été avertis de son départ. Je suis passée leur montrer le billet. Que veulent-ils de plus ?

— Vous n’avez pas bonne presse là-bas. Vous êtes celle qui a voulu étrangler leur patron, et celle…

Spontanément, la femme-fleur arrondit ses lèvres légèrement rosies, et pousse un « ho ! » ingénu. Ce cri sortant d’une bouche si séduisante bouleverse Raphaël. Cela fait une éternité qu’il n’a pas goûté à ce suave nectar qu’est le baiser sur la bouche. Il en imagine la douceur. En un éclair et malgré lui, il compare les belles lèvres à celles de Geneviève, son épouse. Elles furent riantes et savoureuses autrefois. Ressentant une certaine ironie derrière le regard de Maria-Louisa, le commissaire reprend vite ses esprits. La mère poursuit le monologue dont il n’a pas entendu le début :

— …Et je suis celle qui fait des scènes de jalousie. Je sais. Mon sublime conjoint n’hésite pas à charger ma barque. Georges est imposant, vous savez. De taille moyenne, son embonpoint, son visage rosé dénotent force, vigueur et bonne santé. Mais son air bourru, ses comportements grossiers, son égoïsme, son mépris de l’autre, des autres, le rendent peu sympathique. Pour séduire les belles et jeunes dames, son argent ne suffit plus, il doit se faire plaindre aussi !

Tanguy la regarde en silence avant de rectifier :

— Je vous entends, madame… mais vos scènes sont publiques. De nombreux témoins les ont narrées à différentes reprises et en divers lieux.

Rien ne désarme plus la dame aux longs cils. Flexion indolente du cou, jambes croisées, caressant un peu nerveusement ses cuisses, elle entame un exposé sur la jalousie.

 

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